Une aventure du sacré, au cœur de l’Inde

INDE DU NORD

New Dehli

J’arrive sous une asphyxiante chaleur de mousson. Un tuck-tuck me conduit au travers le maelström tonitruant du trafic vers Pahar Ganj, un quartier de New Dehli, que je ne reconnais pas et qui semble crouler sous les décombres des rénovations de la ville. La poussière grisâtre semble se confondre au ciel orageux, prêt à éclater. Dans le dédale des ruelles tourbillonnantes d’animation, de cris et de bruits de klaxons, des monticules de caillasses et ferrailles trônent comme symbole d’une ère apocalyptique. Quelques femmes aux saris brillants de fils d’or défilent telles des effigies d’un autre monde. Des musiques joyeuses s’élèvent des échoppes colorées et mêlent leurs doux parfums au chaos des ruelles. Je m’enfonce dans l’obscurité moite d’une gargote populaire, dévore un tali fumant qu’une nuée de mouches enveloppe. Un Sâdhu à la longue chevelure emmêlée et au visage barbouillé de blanc, me regarde avec une étrange insistance. Mon voyage commence ici sous la fournaise mystique d’une mégapole tentaculaire. Je me demande soudain ce que je suis venue chercher sur ces terres spirituelles. Je médite dans un temple dédié à Krishna dont les ornements rutilants et les statues d’or gonflent mon cœur d’une brûlante vibration. Des femmes somptueuses et vêtues de tuniques étincelantes me contemplent. Elles éclatent d’un rire cristallin qui se propage dans le silence sacré du temple. Des fragrances d’encens se diffusent dans l’air comme un baume de félicité. Mon errance s’annonce heureuse.

Dharamsala

Les ruelles des hauteurs de Mc Leod Ganj sont teintées d’une ambiance tibétaine. Des musiques du toit du monde résonnent des échoppes, les drapeaux à prière vibrent dans le vent rosé du soir et des visages sereins et rieurs croisent le mien. Dans un coffee shop au décor bouddhiste, je fais la connaissance d’un jeune homme charmant du nom de Tanzin Lobsang. Son visage est rond et généreux. Il me confie que dans la vie tout est question de Karma. Avec un beau sourire, il me conte comment il a fui le Tibet, sa traversée des neiges éternelles où des plaines de glace ondoient sous les vents violents, et comment toute l’aventure insolite et désespérée s’est bien terminée. Son regard s’intensifie et se colore d’une couleur particulière. Le jeune homme répète comme s’il récitait un mantra : « tout dépend du Karma ; tu as un bon Karma, quoiqu’il advienne, tu seras chanceux ! » Je l’écoute ravie et le contemple encore dans la demi-obscurité du jour qui décroît. Puis il ajoute, comme s’il lisait dans mes pensées, une once de mystère dans la voix : « Si ton karma est bon, l’amour remplira ta vie, et l’homme que tu n’aimeras jamais ne te quittera ! »

Un autre jour, avec Sunder Sharma, autochtone et ami de passage, nous partons en balade. Nous marchons jusqu’au village voisin du nom de Bhagsu, qui recèle un petit temple dédié à Shiva. A l’entrée, une grosse cloche résonne comme un gong. Sur des étals, des offrandes de fleurs et de fruits sont disposées dans de petites corbeilles. Les fidèles en achètent pour les déposer au pied des divinités. Je pénètre dans le temple. Des volutes d’encens embrasent les sculptures sacrées et les visages en prière. Une impression de paix joyeuse me parvient comme une caresse.

Himachal Pradesh

Vashisht

Dans un temple de bois sculpté, je rencontre un Sâdhu magnifique, au regard perçant. Dans l’ombre d’une alcôve, il est assis, immobile. Il porte une tunique orange délavée et semble se statufier en position du lotus. Il porte un large bandeau beige noué négligemment dans les cheveux qui lui confère l’allure d’un sage d’antan. Son visage sublime est barbouillé de suie grise. Ses yeux d’un noir d’encre vous bouleversent à jamais. Son maquillage chaotique et blanchâtre contraste avec l’intensité de son regard. Naturellement, je prends place à ses côtés. Son énergie me donne envie de fermer les yeux. Je les ouvre à nouveau.  Le Sâdhu me contemple un temps éternel, de son absence vibrante puis me bénie avec de la suie qui trempe autour d’un feu éteint. Avec un élan illuminé, il plonge soudain, dans les méandres d’une parole infinie. Il me conte que l’errance démunie, au hasard de la route, est la voie qui mène du détachement du monde des apparences, et à l’amour divin. Une lueur de folie habite ses yeux. Son souffle devient court, des noms comme Vârânasî et Richikesh frappent la quiétude aux reflets clair-obscur. Peut être a-t-il pénétré l’extase ? C’est le nom de Krishna, répété comme un mot magique, qui m’indique que le Sâdhu a quitté le monde tangible des réalités illusoires, pour rejoindre le Nirvana bienheureux. Dans la fraîcheur crépusculaire, sa parole devient un chant liturgique à la dérive. Sa transe ressemble à un soleil noir. Quant il revient de son voyage en terre inconnue, il me fixe avec une douceur curieuse. Doucement je me lève et lui tend dix roupies. Il me sourit avec béatitude. Un hindou qui a assisté à la scène, me confie qu’en Inde, la terre est chargée des millions de prières des Sâdhus, dont la marche pèlerine et sacrificielle relève de la communion avec Dieu. Et cette terre devient alors un miroir du cœur de chacun. Je déambule dans le sanctuaire.

Un tintement de cloches nous invite au recueillement sur une dalle moite. Je reçois sur le troisième œil un trait de peinture jaunâtre en guise de protection. Je termine mon aventure par une purification dans les sources brûlantes des bains que recèle le temple. Je regarde le ciel. La montagne impénétrable d’un vert sombre apparaît avec délicatesse entre les wagons de nuages. Au bout de l’horizon, où meurt le soleil cristallin, dansent de gros flocons rougeâtres.

Le lendemain, alors que le soleil brille dans le bleu du ciel, je m’achemine vers la grande cascade qu’on tient pour un lieu mystique. Un sentier de pierrailles humides et traversé de rivières conduit aux chutes d’eau. Elles s’épanchent des hautes falaises lugubres avec une ivresse écumante. Tout là haut, les roches mates et effrayantes ressemblent à des monstres. Le torrent frénétique s’écrase à terre avec une violence de création du monde. Je me pose sur un rocher et contemple cette harmonieuse vision aux sons envoûtants. Soudain, une pluie fracassante inonde la montagne nue. Je cours me réfugier dans le temple ancien au pied des chutes. Les cônes de pierres s’apparentent à de petites pyramides mayas. Un vieux et splendide Sâdhu s’approche de moi. Il me prodigue une accolade forte et douloureuse. Je tente de m’abandonner à cette étreinte désagréable. Son regard est insoutenable et ses dreadlocks infinies. Baba Ratandas me confie que notre enveloppe charnelle est vouée à mourir, qu’elle n’est qu’un pauvre costume pour habiller notre âme de lumière, mais que notre être éternel, a lui seul, le pouvoir de voyager de corps en corps. Je le regarde ébahie. Son visage aux mille rides devient une fresque irréelle. Le soleil se fraye un chemin dans les trouées du ciel. Le cœur s’élargit comme un fleuve de mousson. Un bonheur immense traverse ma poitrine, un flot de chaleur comme au premier baiser. Je remercie ce roi du toit du monde et m’en retourne comblée.

Goshol

Marcher vers un village inconnu qu’on dit reculé. Longer un chemin de pierres noyé par les pluies torrentielles au bord d’une dense et laiteuse rivière. Traverser les vergers, marcher sous les pommiers et déboucher sur une rizière d’un vert fluorescent. Croiser en chemin de vieilles paysannes au costume de laine qui fument des bindis parfumés sur le bord de la route ; les saluer, marcher vers le hameau aux balcons sculptés de symboles ancestraux. Regarder chaque maison comme une œuvre d’art, saluer les visages timides disséminés derrière les arches ; sourire, se présenter, raconter n’importe quoi. Attirer à soi quelqu’un pour un instant de partage. Commencer une sorte de spectacle, savourer la joie immédiate du rire plus forte que le langage. Faire le clown, inciter l’autre à faire de même. Bavarder avec les mains, compter sur ses doigts, caresser les enfants, s’étonner les uns des autres, admirer la beauté d’une femme, se parodier, accepter l’invitation de boire le thé ensemble. S’installer sur une natte à l’étage d’une maisonnette, souffler sur un chaï brûlant, regarder un programme de danse indienne à la télévision, comprendre à qui appartiennent tous ces enfants, confier qu’on n’en a pas encore mais que c’est pour bientôt, se remercier de ce bonheur de s’être rencontré, échanger noms et adresses, dire qu’on se souviendra. Descendre vers la rivière, large et écumante qui danse comme une démente face aux hautes falaises encerclant la vallée. S’assoir dans le silence de l’eau, le chant de la vie qui déferle. Lever les yeux vers les montagnes qu’un soleil brûlant éclaire soudain, se dire qu’on est heureux d’être là, face à cette profusion de beauté. Voir apparaître une fillette belle comme la lune traverser le petit pont de vois, une hotte d’herbe fraîche sur le dos. Regarder les femmes laver le linge sur des pierres savonneuses, les entendre rire, se sentir en harmonie avec chaque particule de vie, chaque mouvement de l’univers. Rentrer avant l’orage, les pieds mouillés et le cœur chaud.

Parvaty Valley

Manikaran

J’atterrie dans une vallée féerique dont le nom laisse présager des jours heureux. De faramineuses montagnes enserrent comme un étau quelques hameaux traversés d’un fleuve puissant. Au fond de la divine vallée, on entend le cours de l’eau comme une mélopée infinie. Le regard se perd sur les crêtes envoûtantes, semées de pins presque noirs dans la blancheur du ciel de mousson. A Kasol, on me parle d’un village fameux, du nom de Manikaran qui recèle trois temples magnifiques au bord d’un large fleuve ocre. Je m’y aventure sans tarder. Je saute dans un bus bariolé et bruyant dont les coups de freins au bord d’un précipice ne présagent rien de bon. Face au vide éperdu, sur cette route étroite qui serpente à flanc de falaise, la nature est somptueuse. L’angoisse monte alors qu’autour de moi, on s’évertue à rire ou à se signer au passage d’un temple perché dans un vieil arbre, entouré de ribambelles de drapeaux délavés. Arrivée à Manikaran, je suis éblouie par la beauté du site. De part et d’autre des rives ensoleillées, les ponts, décorés de grands drapeaux colorés, dansent au-dessus des eaux furieuses. La ruelle serpente dans le village comme un chemin de pèlerinage. Elle est bordée de boutiques clinquantes, dont les étales d’offrandes de fruits secs, de sucreries, de bijoux, de tissus et de bondieuseries en tout genre, scintillent dans la claire lumière de midi. La foule est vibrante comme une musique indienne. Saris et foulards noués, bindis et sourires enjoués, peaux caramel brillant sous la chaleur ombrée. Je grimpe les marches éblouissantes de blancheur, qui mènent au temple de Rama, construit sous une arche habillée d’une énorme cloche sacrée. Des sculptures blanchâtres barbouillées de tâches orangers bordent l’entrée du temple.

Dans une alcôve, un prêtre coiffé d’une toque et d’un tika peint de rouge, est assis en lotus. Il semble se fondre dans ce décor aux couleurs extrêmes. Il me fait signe de m’approcher, je me place en face de lui, et les yeux fermés, reçois sa bénédiction. Le son d’une prière murmurée en langue inconnue, monte. Il m’offre de l’eau bénite, du riz soufflé sucré et des pétales de roses. Je le remercie humblement. Dans un recoin du temple, on trouve des Sâdhus aux costumes orange et sales qui reposent sur des nattes. Leurs tresses immenses ondulent dans la fraîcheur de l’air. Ils me regardent passer avec un air absent et ahuri. Un vieux sage, coiffé d’un tissu d’or, m’invite à m’approcher. D’un sac de toile, il sort un shilom sculpté, le tasse et l’allume. Autours de lui, un cercle de Babas se forme et chacun fume à tour de rôle. Les volutes parfumées se diffusent et je me demande soudain si par ce chemin là, on atteint le divin. Le vieux sage me confie d’un air malicieux que les portes du Nirvana sont ouvertes à celui qui sait décoller. Sous les volutes de cannabis, tous éclatent d’un grand rire qui dévoile leurs dents noirâtres. Je leur souris d’un air naïf alors qu’ils poursuivent leur étrange rituel qui les rapproche de Dieu. Je les salue chaleureusement puis quitte les lieux. Je pénètre le temple de Shiva. Des marches toutes peintes d’un rose violet, conduisent dans la cour intérieure du temple, qui abrite des sources d’eau bouillonnante. Des guirlandes dorées et argentées ombragent la cour comme un toit de branchage. Sous les vapeurs brûlantes, les fidèles s’acheminent vers l’autel fleuri et décoré qu’un grand taureau couleur bronze garde jalousement. Une multitude de mains caressent sans relâche cet animal divinisé, symbole de force et de puissance. Derrière l’autel comme un donjon, un balcon nacré aux arches pures surplombe le fleuve capricieux qui file dans la vallée. De l’autre côté de la rive, j’aperçois le temple Sikh d’une blancheur cristalline. La coupole garnie de rangées de drapeaux reflète les rayons du soleil. Je traverse le pont peuplé d’une foule, dont les hommes portent des turbans unis qui s’apparentent aux chèches orientaux. On me prie gentiment de poser pour quelques clichés avec un groupe d’homme pour immortaliser ce jour lumineux de prière. Le défilé n’a de cesse et je joue au modèle un temps qui ressemble à l’éternité. Les rires fusent. Le vent se lève et agite le courant violent qui s’épanche sous nos pieds. Je m’en retourne émerveillée.

Les villages de Pulga et Kalga

Je m’aventure sur les hauteurs fascinantes, peuplées de villages traditionnels dont on me vante la beauté et la magie depuis mon arrivée dans la vallée de Parvati. De Barshaini, se dresse une montagne verte au sommet de laquelle trône le hameau de Pulga. A l’orée d’une profonde forêt, un sentier de terre humide serpente entre les vergers, coupe à trois reprises une claire rivière pour s’étirer comme un ruban brun à l’assaut du village. En chemin, je croise une paysanne vêtue d’une robe de laine qui dirige un troupeau de vaches, des enfants en uniforme sortant de l’école, le visage brillant de pluie, et un homme ivre titubant qui s’échoue dans un ravin. Je demande ma route, il n’y a qu’à grimper. Au détour d’un lacet, le sentier débouche sur le village de Pulga, à l’allure millénaire et au charme authentique. Des sentes de terre traversent des champs de maïs, des jardins de choux verts, des places abandonnées qui s’érigent face aux monts spectaculaires dont les volutes de brume cachent les sommets. Sur les balcons de bois, du linge multicolore sèche dans l’air laiteux. Sur des toits de pierres plates, des femmes aux narines percées trient des céréales tandis que des enfants turbulents jouent aux billes dans une rigole boueuse. On me salue. Je trouve à me loger à la sortie du village, dans une maison blanche au parquet qui craque. Je déambule sur le balcon, dont une partie est envahit par les branches d’un vieux pommier. Je contemple un instant les nuages se diluer dans le ciel pur et laisser apparaître les pics énigmatiques dans l’horizon immense. Une paix de fin du jour colore cette vision d‘un autre temps. De l’autre côté du regard, une forêt de pins semble recouvrir les hauteurs. Je descends dans le jardin. Un seau d’eau froide me sert de douche dans l’air frissonnant tandis que lentement le jour décline en ombres mélancoliques. Je dîne d’un tali pimenté en compagnie d’un acteur japonais en quête de lui-même et d’un musicien israélien qui répète à la guitare sèche des airs de Séville.

Un autre jour, je me rends au village de Kalga, flanqué sur la montagne voisine. En chemin, je rencontre une vieille paysanne ridée comme un parchemin qui m’offre de la suivre. Elle déverse sur moi un flot incessant de paroles dans un dialecte inconnu. Nous traversons un pont métallique puis gravissons de hautes marches de pierres qui mènent à Kalga. Devant un petit temple, logé dans le creux d’un arbre, nous faisons halte pour respirer un peu. La vieille est charmante et son regard pétillant. Elle sort deux belles poires, de sa robe de lainage. Elle les taille à l’aide d’un petit sabre qu’elle porte à la ceinture. Je la regarde étonnée et éclate de rire. Maintenant, elle réduit le débit de ses récits et me parle avec les mains. Je comprends qu’elle serait prête à trancher la gorge des hommes qui l’importunent. Nous poursuivons la route, qui longe des cultures géantes de maïs et des allées des pommiers. Nous atteignons le village. La vieille me fait signe que nous sommes arrivés chez elle. Adorable, elle m’invite sur son balcon, m’offre une pomme rouge. Ensemble, dans un silence orphelin, nous contemplons les nuées opales recouvrir les sommes vert-de-gris, avec une douceur de ballet. L’instant s’éternise comme si j’avais, de toute ma vie, fait partie de ce décor sauvage et oublié, quelque part au nord de l’Inde, à la porte des cieux. Le silence s’étire comme un chant intérieur et nous absorbe, au rythme langoureux des variations de lumière, qui se projettent sur la montagne. Une beauté irréelle nous enveloppe comme une vision d’ailleurs. Puis la vieille prend la parole. Sa voix est rigoureuse comme la peau de ses mains. Elle désire m’expliquer son existence. Je ne parle pas son dialecte, elle semble l’oublier. Je comprends qu’il a beaucoup plu les deux dernières semaines, que les maïs sont gâtés. L’hiver est rude ici et la neige rend inaccessibles aux voyageurs, les villages des sommets. Je suis étonnée de comprendre le sens de son récit. Comme au théâtre, le langage du corps et de l’émotion est la plus grande des vertus. Je prends la mesure de l’universalité de ses réflexions comme si elle incarnait à elle seule, toutes les paysannes de la terre. Alors qu’elle s’apprête à déraciner les mauvaises herbes de son jardin, elle pointe les masses noires qui avancent dans le ciel et me presse de rentrer. Nous nous quittons avec simplicité. Le chemin de retour s’accomplit sous une fine pluie comme une musique cristalline. Je me souviendrai de cette rencontre singulière et profonde.

Mandi

 De Kasol à Mandi, la route serpente à l’infini, à travers les montagnes verdâtres et ruisselantes. Par endroit, le bus longe un fleuve qui s’étire dans une vallée, une cascade grandiose qui s’épanche des sommets inaccessibles ou un ravin sombre comme un puits sans fond. Sur une route effrayante et aveugle de brume, le chauffeur klaxonne à chaque lacet, avec une régularité exaspérante. Le bus bringuebalant s’apparente à un navire poussé par un vent indécis vers les immensités opaques et grises. J’ai le mal de mer. Une pluie de mousson s’écrase soudain sur la terre et la fouette en rasades ahurissantes. Des rigoles d’eau se forment à l’intérieur du véhicule. Nous rallions enfin la petite ville de Mandi, qui elle aussi semble inondée par le déluge. Je trouve à me loger dans le centre ville colonial. De mon balcon, les toits de taule brillants s’étirent comme une plaine d’argent. Face à moi, deux temples indous s’érigent dans le ciel orageux. Le son des cloches mystiques crève le ciel lourd et blanc.

Lors d’une éclaircie, je m’aventure au temple Tarna, dédié à Shiva, qui domine une colline. Le sanctuaire multicolore aux sculptures mythologiques offre une paix délicieuse après les affres du voyage. Dans la cour se tient un arbre sacré, dont le large tronc décoré de rubans et d’amulettes renferment vœux et prières. Un doux silence, ponctué par les mantras d’un prêtre somnolent, confère au temple une atmosphère magique, loin du tumulte de la cité. Une famille de singes s’épouille face à l’horizon, qu’une belle lumière de crépuscule dore délicatement. Les nuages passent comme des caravanes. Je redescends à pied vers le cœur de la ville. En chemin, je croise un Sâdhu, immobile comme une statue devant les marches étroites qui mène à un temple.  Son visage est peint de pointillés couleur crème. Je le contemple comme une œuvre d’art, son corps gracieux et figé dans la poussière du trottoir, son sourire immuable, son air extatique. D’un geste lent, il m’invite à gravir les marches et à pénétrer le sanctuaire, dédié à la déesse Kali. Une femme est agenouillée sur une natte face à l’autel scintillant de bougies. Elle se relève et s’adresse en hindi au prêtre, qui trône dans l’alcôve. Là, repose une noire et vibrante sculpture de la Déesse, ornée de couronnes de fleurs. Le prêtre prend quelques grains de riz qu’il lance dans une coupelle, à plusieurs reprises, et marmonne des sons monosyllabiques comme des réponses. Je comprends qu’il s’agit d’un oracle divinatoire. Lorsque la femme se lève pour sortir, je demande au prêtre s’il peut aussi lire mon destin dans le riz. Il me sourit amusé, jette dans la paume de ma main cinq grains et me regarde heureux. Avec enthousiasme, il me confirme que mon retour à la vie parisienne sera un succès. Tous mes rêves se réaliseront. Il m’offre une fleur orange et une pâtisserie au lait trop sucrée. Je m’incline en signe de respect puis me glisse à nouveau dans le flot de la rue. Lentement, la nuit fait place au jour. Je marche jusqu’à chez moi. Dans le temple de Shiva, une cloche folle semble ne plus s’arrêter de sonner. Un adolescent, le front peint, chante une prière dans une tonalité terrible, en agitant un balai de branches comme s’il chassait les esprits. Il asperge un lingam d’eau et de poudre jaune, puis se courbe dans l’âtre parfumé de la divinité. Il se relève en tapant des mains et poursuit avec bonheur sa liturgie truffée de fausses notes. Un enfant le rejoint et fais sonner la cloche qui ponctue la cérémonie. Nous nous saluons. Je me mêle à nouveau au manège nocturne. Les marchands remballent leurs étalages et les gargotes allument les veilleuses. Je déniche une salle des fêtes où se déroulent des banquets de mariage. Je suis la seule cliente dans ce lieu insolite, et semble me fondre à la décoration désuète. Je savoure un masala dosa très pimenté, en regardant s’agiter la rue, comme une fête foraine. Une joie m’embrasse, transparente comme de l’air.

Shimla

Shimla est une cité construite sur une montagne, dans un décor époustouflant. Chaque rue est une ascension ou une pente. La ville de La Paz en Bolivie me revient en mémoire. Je me promène vers le bas de la ville qui abrite le marché. Un dédale de ruelles étroites et encombrées s’étend comme une toile d’araignée. Au sol sont exposés en profusion de larges panières de fruits et légumes variés. Des porteurs, de lourdes charges attelées au dos, bousculent les passants dans la cohue qui semble se dérouler comme un serpentin bariolé. Je quitte le marché et grimpe jusqu’à un pic de la ville sur lequel est édifié le temple Jakhoo, que l’on nomme le temple aux singes. En effet, des singes en abondance ont élu domicile autour du lieu sacré. Sur le chemin qui mène au sanctuaire, il règne même une certaine terreur lorsque ces mammifères affamés et capricieux s’emparent de la nourriture des passants. Si on est trop effrayé à l’idée de se faire attaquer par un signe, ce qui est mon cas, il est recommandé de louer un bâton de marche pour les intimider et poursuivre comme un pèlerin son chemin vers le temple. Après l’émotion exacerbée de la route, autant dire que tout recueillement est impossible.

De là haut une vue spectaculaire s’étire sur les contours indéfinis des sommets. Mais la profusion de singes qui pénètrent jusqu’au sanctuaire pour voler des offrandes de sucrerie déposées par les fidèles, me paralyse. Je ne trouve rien de mieux à faire que de jouer du bâton. Epuisée, je retourne à l’hôtel. Là, je fais la connaissance du propriétaire des lieux, prénommé Atul. Il me propose une excursion enchanteresse sur le sommet d’une montagne voisine, où repose le célèbre temple Tara Devi, en l’honneur de la déesse Kali. Il me dit doucement que les rencontres humaines sont un cadeau de Dieu. Comme on ne sait jamais quand elles se reproduiront à nouveau, nous avons le devoir de les savourer pleinement.

Ravie, j’accepte l’invitation. Le véhicule file sur une route qui serpente dans une nature fascinante. Par chance, le ciel s’ouvre et laisse apparaître de chauds rayons solaires tant attendus. L’ascension se poursuit et il me semble que nous traversons la masse des nuages. De là haut, un paysage immense et flou de brume s’étend à perte de vue. Des arbres rituels et décorés de milliers de tissus rouges et or bordent le temple, et cette touche animiste semble vibrer d’une force particulière. Les branches comme momifiées de bandes rouge-sang étincellent dans la lumière orange du crépuscule. Elles contiennent l’énergie de milliers de prière et de souhaits. Dans une alcôve, la déesse Kali d’un noir magnétique, rayonne d’une étrange sérénité. Je lui demande comme aussi aux arbres rouges, l’amour éternel. Atul me contemple d’un regard attendri puis à son tour, prie les Dieux. Une complicité douce et silencieuse se consume comme un encens. Nos regards brûlants semblent raconter ce chant de l’âme. Une joie indicible nous enveloppe. Un ciel de pluie descend lentement dans le fond de la vallée. Nous regagnons Shilma dans le silence plein, de cette balade mystique.

Rishikesh

Une rencontre inspirante :

Un matin devant chez moi, je fais la connaissance de Gitu, un jeune homme charmant à la peau soyeuse et au regard intense. Son sourire franc et son énergie éveillée, m’inspire confiance. Dès les premiers instants, je me sens bien en sa présence. Avec le Gange en toile de fond, nous bavardons dans une légèreté solaire. Il me conte avec un ton passionné que son métier est de masser et qu’à force de rencontrer le corps de gens, il pourrait presque devenir voyant ou médium tant les vies des uns et des autres sont lisibles dans les chairs. Il me confirme que la médecine âyurvédique est extrêmement puissante et qu’elle traite les maux du corps comme aussi ceux de l’âme. C’est une purification du corps dans sa globalité, une libération d’énergie qui redonne au corps unifié, un souffle nouveau. Je le regarde fascinée et son exaltation me réjouis. J’adore les passions qui animent les êtres. Je crois qu’il n’y a rien de plus excitant au monde que de recevoir l’enthousiasme de quelqu’un. Des rires s’élèvent sur les grondements du saint fleuve. Je me laisse tenter par un massage âyurvédique, de tout le corps, aux huiles essentielles. Je m’abandonne aux mains expertes de mon nouvel ami. C’est comme si les paroles de Gitu s’incarnaient, je comprends comment on peut décrypter une personne en la massant. Ces instants sont un voyage au pays de la guérison et de la sensualité. De temps à autre, je l’observe.  Il rayonne dans cette intention qu’il a entière, ce don sincère et dévoué. Je le félicite et le remercie. Et celui de m’inviter à nous ressourcer auprès d’une gigantesque cascade cerclée de montagnes riches et vertes. Nous sortons à l’air.  Nous filons à moto sur une route qui sillonne la vallée en bordure du Gange. Le paysage aux teintes pâles de mousson et une merveille. Le large fleuve creuse la plaine en dansant comme un gros reptile cuivré. La fraîcheur de la forêt semble descendre du ciel alors que nous roulons à vive allure. Je suis heureuse. Nous quittons la moto et empruntons un sentier de terre qui grimpe à l’assaut des chutes dont le ronflement inépuisable colore l’atmosphère d’une touche sacrée. En chemin, nous croisons des familles qui s’acheminent pied-nu vers un village lointain des hauteurs, un sac de riz sur la tête, des singes affamés et féroces, des chèvres qui glissent les flancs terreux des collines. Nous atteignons un torrent fou qui dévale la montagne avec une rapidité inouïe, et gravissons les marches qui conduisent à la cascade de pure et géante. D’un pont, je contemple ébahie cette force qui jaillit sans cesse, ce mouvement d’eau infini aux sonorités sourdes et profondes, qui appelle à la méditation. Mon esprit flotte et se laisse bercer par la répétition chantante de l’eau, qui déferle comme pour laver le monde. Je prie les éléments dans cette union avec la nature. Mon compagnon à l’âme exaltée, gravit un rocher recouvert de mousse humide. Il s’installe en lotus pour pratiquer son yoga quotidien. Je le contemple comme la sculpture d’une divinité, lui vêtu de blanc, la peau noire et brillante, assis sur une roche émeraude, au pied de l’écume déferlante couleur perle. Le tableau est d’une exquise beauté, dont mes sens se régalent comme d’un chant envoûtant. Je ne peux quitter des yeux cette image de sérénité absolue, celle d’un homme sublime assis comme Bouddha, les yeux clos en communion avec la divine nature. Il y a quelque chose de l’origine de la terre dans cette peinture vivante. Mon âme flotte jusqu’aux nuées bleues et je respire l’air vaporeux de ces instants de joie. Lorsque le ciel tourne au gris, nous quittons l’inoubliable cascade et regagnons le cœur du village, remplis d’une force nouvelle.

Récit de vie d’un sage :

Au crépuscule, je me rends à la Ganga Puja ou cérémonie des bougies de Ram Jhula. Lorsque la cérémonie s’achève, je fais la connaissance d’un Baba enroulé dans un pagne orange, le torse nu, peint de cendre sacré et habillé de collier de bois. Il porte une longue barbe couleur cendrée et un maquillage rituel sur le front. Il vient à moi et me lance, enjoué, un « Hari Om ! ». Nous remontons les marches du Ghât jusqu’à la ruelle qu’une multitude de sources lumineuses éclaire. Je contemple son style fascinant, son regard qu’il a presque fou, sa lumineuse présence comme un acteur.

  • « Hari Om ! » je rétorque intimidée.  « Je me présente, Swami Sanatan dit Ladu Baba » lance-il d’une voix incarnée, comme si elle lui traversait le corps entier. « Enchantée !  Dis-je en riant. Je suis Yanna de Paris ! »

Une étrange énergie circule, comme si au dessus de nos têtes les astres se régalaient de notre rencontre, inscrite dans l’histoire du monde depuis des temps oubliés. Nous nous regardons avec une complicité autant immédiate que fugace. Dans un ample mouvement théâtral, nous nous reconnaissons comme deux âmes, en quête de transmission. Dans le silence, nous marchons d’un pas leste sur les dalles humides du marché, habités par le rythme de notre joie intérieure. Nous trouvons un coffee shop et commandons un thé aux herbes puis entamons une conversation comme une bobine de file qui se déroule.

  • « Vois-tu, notre rencontre était programmée quelque part dans le ciel, car ce soir, nos âmes avaient à échanger. Rien qu’une toute petite chose. Mais les destins et intuitions d’une âme, ce sont les pensées de Dieu ! » Il enchaîne d’une voix chargée d’intentions indéfinissables. Le sage plonge au cœur d’un récit passionnant que je n’ose interrompre. « Peut être sans le savoir, désirais-tu cela, ton cœur l’espérait pour des raisons qui t’appartiennent et qui m’échappent, comme moi aussi. Alors Dieu a lu dans ton cœur comme dans un livre ouvert. Dieu promène partout son regard bienveillant et sais à tout instant ce que chaque être humain souhaite au plus profond de lui-même. « Il s’arrête un instant, me fixe avec l’œil vif et perçant d’un aigle pour s’assurer que je l’entends, ferme les yeux dans une douceur muette, comme si l’être suprême lui soufflait son texte, respire puis reprend le cours de son récit. « Moi ! » lance-t-il comme un enfant fier, « je suis toujours heureux, profondément heureux ! » Il dit cela avec un sourire candide de jeune premier, qui invite au bonheur. « Je suis le plus heureux des hommes car Dieu me gatte. Je ne possède rien mais j’ai tout ce que je désire. Ces pensées sont créatrices et Dieu décrypte les signes invisibles, qui logent dans la demeure intérieure. Il suffit que je pense à ce qu’il me faut dans l’instant pour être heureux, pour que Dieu me le serve sur un plateau d’argent. Sur cette route d’ermite, il m’arrive de me sentir seul et de désirer transmettre mon expérience spirituelle à une personne éclairée. Dès que cette pensée me traverse l’esprit, Dieu m’offre une occasion de partager mon savoir, en m’envoyant la personne juste, qui à son tour rependra nos paroles comme autant de graines de lumière sur les terres de la planète. » Il reprend son souffle, me contemple avec douceur et me déclare d’une voix grave : « Comme avec toi ! tu es tombée du ciel pour t’imprégner de mes paroles et les offrir à ton tour ! »Je le regarde troublée et réalise soudain qu’il me donne une interprétation de la synchronicité ou du hasard qui n’existe pas. Il se tait. Il me semble que tous deux, nous écoutons le silence envoûtant de nos cœurs, qui vibrent à l’unisson, dans la fraîcheur nocturne. Il enchaîne avec une exaltation de messie qui me fait sursauter : « Il est question d’intention. Voilà le secret ! Si tout ton être est habité d’intentions précises quant à ton chemin et à ton devenir, la voie de la vraie vie, t’est ouverte à jamais. Tu créeras avec ton destin, puisque tu auras trouvé la route qui t’est propre pour ta réalisation individuelle. Si tu es à l’écoute de ce que réclame ton âme, dans cette incarnation, tu ne seras jamais perdu, tu trouveras ton chemin et tu pourras gravir la montagne de la conscience. Tu vivras la vraie vie que l’existence te réservait, en harmonie avec tes talents et inclinations, avec ton karma. Ainsi tu pourras servir l’humanité de la façon la plus personnelle qui soit puisque tu te connaîtras toi-même. Tu comprendras l’unicité qui te caractérise et dans quelle mesure le monde nécessite tes services ! C’est la source du bonheur éternel. Il n’y en a pas d’autre que de se rencontrer et d’écouter les murmures de son âme. Ils indiquent la route à suivre, ce pour quoi tu es venu au monde, une nouvelle fois ! »

Baba me sourit avec une délicatesse angélique puis se lance dans une fabuleuse initiation : « Par le passé, et cela me semble si loin de ce que je suis maintenant, j’étais un marchand affairé qui n’avait pas une minute à lui, mon esprit était sans cesse préoccupé et ne trouvait jamais de repos, ni le jour ni la nuit. Je possédais tout ce dont un homme peut rêver pour accéder au bonheur. Cependant mon cœur n’était jamais en paix. Je ne cessais de m’agiter comme un pantin démantibulé à la recherche de quelque chose sans le savoir, qui donnerait un sens à ma vie. Mais les années passaient sans que je ne me préoccupe le moins du monde des désirs de mon âme. Elle semblait pourtant crier de plus en plus fort pour que j’écoute son message. Je me trouvais dans un état de tristesse autant incompréhensible qu’alarmant. Un beau jour, je pris une décision qui allait changer ma vie. Celle de me retirer du monde trois modiques jours pour me retrouver avec moi-même et converser avec Dieu, loin de l’agitation de ma famille et de mes affaires. Au début, cet isolement brutal fut très pénible car je n’arrivais pas à entendre le silence, ni la petite voix intérieure qui éclaire la route de tout être humain. Les larmes coulaient comme si mon âme se purifiait des impuretés de l’existence profane. Sans en avoir conscience, je me préparais à une renaissance »

Fascinée par l’histoire de Ladu Baba, je reste suspendue à ses lèvres dans une immobilité d’esprit. Me revient en mémoire le principe de l’alchimie qui transforme le plomb en or, dans un acte purificateur de mort et de renaissance comme dans l’œuvre au noir. Ladu Baba poursuit son formidable récit : « C’est alors que j’ai parlé à Dieu. Désespéré je lui ai demandé, quelle était la direction de mon existence dont j’avais perdu le sens. Je me suis même fâché avec lui à la fin du troisième jour, afin qu’il me donne une réponse. Son message stipulait d’entrer en silence pour mourir à moi-même et renaître. Ce que je fis pendant vingt et un jours consécutifs de prières et d’ascèse. Ma retraite devait se poursuivre au grand drame de ma famille. Le message divin devint clair comme de l’eau pure. Mon karma était arrivé à maturation, il était temps pour moi de renoncer au monde pour embraser une existence spirituelle et pèlerine. A l’aube, je partis sur la route sans me retourner en abandonnant derrière moi ma vie entière. Depuis, je pérégrine au hasard des chemins. Chaque jour, je rencontre la joie première d’exister et d’aimer le créateur de tous les mondes. Ma vie s’écoule comme la mise en scène merveilleuse d’un conte de fée »

Rewalsar lake

Comme un cadeau qui semblerait m’attendre dans le secret des âges, je vais à la rencontre d’un paradis béni, poussée par le vent ou par je ne sais quel Djinn enchanteur. Rewalsar est un village construit autour d’un lac sacré et niché dans une vallée verte. Sur les berges de l’étang émeraude, trônent des temples hindouistes, bouddhistes et sikhs, et cette diversité religieuse, au cœur d’une nature exquise, est des plus inspirantes. Des nuages comme des flots d’écume masquent par intermittence monts et vallons dans le lointain gris mat. Le petit lac aux reflets jaunes semble se prélasser dans une quiétude pluvieuse. Une langueur délicieuse s’en dégage. Ici et là reposent les temples de couleurs vives qui tranchent avec le monochrome crémeux de l’air. Mon regard englobe l’horizon où chaque chose me parait à sa place dans une harmonie de peinture, d’une rare beauté. L’âme exaltée comme un papillon, je contourne le lac sur la promenade bordée d’arbres. De gros singes au derrière écrevisse, me barrent le passage ou voltigent dans les airs comme des trapézistes. Sur des marches semi-noyées, des femmes élégantes drapées de rose, jaune ou bleu sont occupées à nourrir d’énormes poissons porte-bonheur. Une vieille rieuse me hèle pour me vendre du riz soufflé à donner aux poissons bénis. Je décline son offre en souriant. Elle me scrute d’un regard étonné et me confirme que les vœux se réalisent. Surgit une vache aussi ventrue que sacrée, qui poussée par une incontrôlable folie, semble vouloir se jeter à l’eau. Son passage éléphantesque effraye des familles de singes et des chiens errants qui finissent par se battre dans une cacophonie assourdissante. Des enfants éclatent de rire ou pleurent alors qu’une averse éclate du ciel comme un torrent. Je me réfugie dans un salon de thé, à la décoration bouddhique et aux fragrances suaves. Une musique méditative teinte l’atmosphère de paix alors que les cieux s’épanchent sur la terre, dans un fracas virulent. Lorsque la pluie se tait, je pénètre un monastère bouddhiste, au style exubérant, haut en couleur. Je passe un temps indéfini à déchiffrer sur les murs peints, les milliers de détails de chaque mandala. A l’intérieur, des moines vêtus de robes rouge-cerise récitent des mantras aux sonorités graves et magiques. Puis, reçoivent une assiette en métal, garnie de nourriture. L’âme massée par ces prières répétées en chœur, je poursuis ma route vers les temples hindouistes, peints d’orange et de bleu-lavande. Je retrouve à l’entrée la sempiternelle sculpture de taureau, devant laquelle sont disposées des offrandes de bougies et de fleurs. Des restes d’encens embaument l’air avec grâce. Je fais la connaissance d’un jeune homme charmant, prénommé Himanshu. Il désire me conter la légende du lac comme par miracle. Avec une voix douce, il me révèle qu’un mystère plane au dessus de ces eaux sacrées, qu’un certain magnétisme s’en dégage. Je le regarde ahurie et l’entraîne dans un café pour écouter cette histoire immortelle.

Himanshu se lance dans le récit de la légende avec une intention joyeuse :

  • « Il était une fois, il y a bien longtemps de cela, un Roi puissant qui vivait au bord du lac. Un beau jour, le Roi se maria. Son épouse vint prier les poissons sacrés afin qu’ils exhaussent son souhait le plus cher, celui d’enfanter un fils. Elle promit d’offrir un anneau d’or aux poissons, si son vœu se réalisait. Bien vite, la belle tomba enceinte et tint sa promesse d’offrir le cadeau, aux gardiens du lac. La Reine enchantée mit au monde un fils, qui fit le bonheur du couple royal.

Cependant, une pensée obscure traversa l’esprit de la Reine.
Et si elle récupérait l’anneau d’or, maintenant qu’elle avait obtenu ce qu’elle désirait. Par une nuit sans lune, la malheureuse retira le présent aux poissons. Elle venait d’offenser terriblement l’Esprit du lac. A l’aube, son enfant mourut dans son sommeil. Tel fut le sévère châtiment du pouvoir des eaux. Brisée par le chagrin, la Reine se repentit en offrant à nouveau l’anneau d’or aux poissons. Sur les rives, elle ne cessa de pleurer sa douleur et d’errer inconsolable, comme une âme en peine. On raconte qu’il existe de nos jours, un fameux poisson qui porte au nez, le fatal anneau d’or de feu la Reine. Mais personne n’a jamais rencontré ce poisson sacré. Celui qui le verra sera protégé par la chance et l’abondance. »

Himanshu achève son récit en souriant. Des étoiles semblent scintiller partout autour de nous. Je remercie cette belle personne pour cette histoire initiatique. Avec un élan enthousiaste, Himanshu m’entraîne vers un gigantesque temple en construction, au sommet d’une colline qui surplombe le village. Un Bouddha géant et doré trône sur la vallée, comme un décor grandiose. Nous gravissons les marches de pierre. Le jeune homme me confie qu’on trouve sept lacs sacrés dans les environs. Depuis des temps lointains, devant un des lacs, une grande statue de Bouddha repose dans une grotte. Cependant la lumière et la grâce du Bouddha demeure intacte et protège les lieux de son pouvoir irradiant. Avec un sourire grand comme le monde, il ajoute qu’on trouve aussi le temple Naina, dédié à la Déesse de la lumière dont le rayonnement du haut de la montagne se diffuse dans la vallée. Depuis l’âge de pierres, les Dieux regardent des hauteurs ce qui se passe à l’étage en dessous, et les humaines de gravir des sommets pour les prier. C’est ainsi que va la vie. Nous rions de bon cœur, la pluie revient comme un message. Nous nous réfugions à l’intérieur où peintres et sculpteurs créent des œuvres titanesques dans la pénombre. Nous rentrons au village.

Mussoorie

Rencontre avec une jolie famille :

A Mussoorie, je fais la connaissance des propriétaires de mon hôtel. Nous nous racontons avec une tendresse familière, en buvant du thé. Cette simplicité de partage me va droit au cœur. La mère de la famille, Bobby, est une femme rayonnante et déterminée. Elle me parle avec une énergie de feu, des aléas de la vie et comment la force intérieure et l’humeur guérissent tous les maux. La famille m’emmène en balade en voiture aux alentours, puis m’invite chez eux. Le père de la famille, Gurdip, arrête le véhicule devant une résidence élégante, face au paysage spectaculaire qui a allumé ses lamions nocturnes. Je pénètre une demeure raffinée, chargée comme un musée d’antiquités précieuses provenant des quatre coins du monde. Une collection de Déesses hindoues repose sur une table de bois poli, face à un Ganesh géant que des plantes ravissantes entourent. La mère m’invite à me détendre sur une méridienne originale, tout droit sortie de la belle époque parisienne et m’offre un thé noir dans un service de porcelaine anglaise. De là, je peux contempler comme une reine, le décor ahurissant qui m’environne. Je n’ai pas assez de mes yeux pour me délecter de ces richesses. Eblouie, mon regard balaye le vaste salon. Mes yeux s’arrêtent sur des jarres chinoises, des sculptures Renaissance, une statue de la Vierge, des faïences en porcelaine sur un mur, quelques Bouddhas dorés sur une desserte, un secrétaire ancien, une table de marbre, des coussins aux fils d’or du Rajasthan. Et comme si j’avais toujours vécu ici, nous prenons le thé sur une musique punjabi sensuelle et rythmique. Nous savourons le plaisir de cette rencontre extraordinaire à la croisée des chemins. Naturellement, les femmes m’invitent à voyager avec elles, vers la ville de Chandigarh à la frontière du Punjab, de l’Himachal Pradesh et de Haryana. Dans un rire éclatant, la mère me lance : « Nous partons demain à l’aube pour quelques jours visiter une partie de ma famille. Si tu désires te joindre à nous, tu es la bienvenue. » Je réponds d’un trait comme si mon intuition connaissait déjà la réponse : « L’aventure me tente ! »

Des ondes complices passent dans les airs comme des oiseaux sauvages. Un domestique vient nous prier de passer à table. Une farandole de plats, tous plus appétissants les unes que les autres se dressent comme un éventail de parfums épicés. Gurdip me suggère de troquer ma modeste chambre d’hôtel contre une plus spacieux dans la maison. « Ce sera plus commode pour décoller demain matin de bonne heure !», lance-il aimablement. Les femmes sortent les liqueurs. Gurdip m’accompagne pour récupérer mon bagage. De retour dans le salon princier, sa coiffe traditionnelle et sophistiquée, m’apparait comme une vieille photographie en noir et blanc de l’Inde coloniale. Nous passons une soirée électrique et bien arrosée. Au plus claire de l’aurore, Bobby me réveille avec un thé bien noir. Je salue Shafiqua, la fille de la famille. Elle est belle comme un soleil.  Nous avalons des parantha aux pommes de terre, puis montons toutes les trois, à bord d’un van, conduit par un chauffeur. La route de montagne rendue chaotique par la saison des pluies, serpente jusque dans la vallée. Le ciel couvert s’ouvre de temps à autre, comme une fenêtre d’été. Nous traversons des villages aux ruelles inondées, des cultures verdoyantes, des ponts sous des rivières semées de galets blanchâtres. Ici et là, le soleil pointe son nez pour illuminer le décor. En chemin, nous achetons des pamplemousses géants et verts à la roulotte d’un marchand, ralentissons devant un paysage photogénique, et faisons nos pause-pipi dans des hôtels chics, comme des voleuses. L’expédition s’éternise sur des routes boueuses et cahotantes. Une entente immense, teintée de légèreté berce notre voyage. Vers la fin du jour, nous longeons soudain la Yamuna, le second fleuve sacré après le Gange, du sous continent indien. Nous nous arrêtons au Gurudwara, un temple Sikh du nom de Paonta Sahib. Comme un palais, il domine de son imposante blancheur, les berges délavées des eaux mystiques. Les dômes d’un blanc brillant comme de l’ivoire, crèvent le ciel éteint. Nous pénétrons le temple Sikh. Shafiqua me fait signe de me couvrir la tête. Le vaste intérieur dépouillé et décoré de tapis, me rappellent les mosquées du Moyen-Orient, comme aussi les coupoles aux couleurs intenses et argentées. L’autel fleuri, surmonté d’une coupole d’argent, scintille de lumière. Des musiciens frappent des tablas et chantent des mélopées sacrées et magnifiques. Nous gagnons la vaste terrasse écrue qui donne sur le fleuve. Un parfum d’absolu se dilue dans l’air, au rythme enjoué de la musique religieuse puis s’envole vers la large Yamuna, qui fend la plaine dans un flot irrémédiable et gris perlé. Une sensation de bonheur indicible m’envahit, celle de capturer un instant très beau, presque parfait comme un papillon en voie d’extinction. Un soleil pâle balaye le temple comme une bénédiction. Je me laisse gagner peu à peu par la sérénité du paysage millénaire. Nous traversons le Gurudwara enchanté de musique, rempli d’hommes enturbannés et de femmes voilées. Ils prient avec intensité dans la vive lumière. Comme une fée, Shafiqua, me demande avec douceur :

  • « Que connais-tu de la religion Sikh ? », « Absolument rien ! », dis-je honnêtement. « Je vais te raconter. » dit-elle doucement. « Notre livre saint, le Grand Sahib contient les enseignements de dix gurus. Le premier guru se prénomme Gobind Singh. Sais-tu pourquoi les hommes portent le turban ? lance-t-elle comme une devinette. A l’origine, ils appartiennent à la caste des guerriers et c’est une forme de protection de ne jamais se couper les cheveux et de porter le turban. Voici les cinq règles : il est de coutume de toujours porter : Kesh pour les cheveux, Ranga (peigne) ; racha (sous vêtements), kivpan (sabre) et Rada (bracelet). Cette tradition permet de favoriser l’intervention divine dans la vie quotidienne. ». Je remercie Shafiqua de me faire partager sa culture.

Nous regagnons la voiture où Bobby et le chauffeur nous attendent en bavardant. La route reprend jusqu’à Chandigarh.  A Chandigarh, nous logeons chez la sœur aînée de Bobby, une dame riche et élégante qui vit avec son mari dans une belle villa du quartier résidentiel. Nous sommes accueillis généreusement. Les domestiques s’affairent pour nous servir le thé à toute heure dans une porcelaine fine. Dans le jardin, à l’heure fraîche où pointe la lune dans le ciel aux ombres grandissantes, nous prenons l’apéritif comme un rituel festif. Sœurs et nièces accompagnées de leurs époux nous rejoignent et chacun me raconte son tour d’Europe avec une fierté discrète. Nous dînons autour d’une grande table ronde, une foule de mets succulents préparés avec soin et rions de son cœur à chaque blague lancée comme un feu d’artifice. Au gré des heures, je me laisse bercer par cette Dolce Vita qui m’évoque une ère romanesque. Les jours filent dans délicieuse oisiveté, baignée d’un luxe d’une époque révolue. Certains jours, nous rendons visite à des parents, sommes reçus comme des princes à déjeuner, puis invités à nous allonger sur des nattes sous un ventilateur pour nous reposer. Parfois nous faisons du shopping, l’épilation des sourcils ou prenons une crème glacée en ville. Un matin, Shafiqua m’accompagne au musée de Chandigarh. Le chauffeur nous dépose devant le vaste hall décoré de sculptures des Dieux et Déesses du panthéon hindou. Je m’émerveille devant l’art des miniatures du Rajasthan, les visages de pierre de Bouddha âgés de quinze siècles, les peintures contemporaines qui illustrent la vie traditionnelle. Au gré des jours, un lien profond se tisse entre Shafiqua et moi. Comme si de partager la même chambre et des confidences intimes nocturnes creusaient en nous une trace indélébile, une sorte de souvenir d’enfance. Il me semble puiser une force précieuse pour les mois d’aventure à venir. Je quitte ces jours solaires dans une grande émotion.

Rajasthan

Jaipur

Je m’aventure en tuck-tuck à l’assaut des palais anciens, que recèle la vieille cité chargée d’histoire. Sur la route au fort d’Amber, le chauffer fait escale devant d’anciens tombeaux de Maharadjas. Ils s’apparentent à des palais. Je découvre un lieu vibrant de silence, adossé aux collines couleur sable qu’une muraille de pierre rougeâtre dessine comme une fresque décorative. Je pénètre à l’intérieur du cimetière grandiose. A cette heure matinale, la beauté toute particulière de ce lieu de repos éternel me ressource. Sous les coupoles de marbre claire, je déambule dans la fraîcheur ombragée et admire les ornements des colonnes, sculptés d’une grande finesse. Les constructions en enfilade sont somptueuses. Une lumière mélancolique émane de ce lieu recueilli. La tranquillité des montagnes autour offre un étonnant sentiment de paix. Dans un jardin, un grand arbre sacré aux racines enchevêtrées. Plus loin, vers d’autres édifices comme des temples couleur d’écume, de jeunes garçons semi-nus plongent dans un bassin d’eau brune. Leurs rires troublent à peine le silence exalté dans lequel je me trouve. Un esthétisme bouleversant colore le tableau. Une colonie d’oiseaux invisibles se raconte des histoires et leurs cris ressemblent à de gros rires humains. Une splendide impression me parcourt. Je reste suspendue à cette perfection artistique et vivante. Nous reprenons la route jusqu’au vieux palais de Maharaja, submergé par les eaux et qui semble flotter sur le lac. Puis, poursuivons jusqu’à la célèbre forteresse d’Amber aux merveilles innombrables, qui domine une falaise. Des femmes voilées étincelantes de couleur, les pieds nus et peints, gravissent les dalles brûlantes qui mènent à l’immense édifice. A l’intérieur, des familles vêtues de textiles brillants, posent dans des alcôves ou devant des jardins. Cette théâtralité pittoresque se marie parfaitement au décorum d’antan. Je poursuis jusqu’au temple de Shiromani, en contre bas de la forteresse. Les fresques foisonnantes en marbre blanc me rappellent le fameux temple de Khajuraho. Deux éléphants de pierre semblent garder le ravissant portique depuis plusieurs siècles. Dans le sanctuaire rougeâtre habité de pigeons, règne une pénombre inspirante. Je m’installe devant la lumière sombre de l’autel et contemple ce bijou de recueillement. Un vieux brahmane vient me conter qu’avant lui son père aussi vivait ici. La vie semble s’éterniser avec une langueur fataliste. Nous reprenons la route du retour sous la pluie battante.

Un autre jour, une singulière rencontre croise mon chemin. Je fais la connaissance de Vasu Devi, une sorte de guérisseur aux pouvoirs occultes. Alors que je demande au chauffeur du tuck-tuck de s’arrêter devant une échoppe de fruits frais, une rencontre ésotérique m’attend comme un rendez-vous. Pendant que je sirote un jus d’orange pressé, dans la cohue incommensurable du marché, assise sur un banc de fortune, les pieds dans la poussière, un homme élégant et charismatique vient me parler. Avec un sourire teinté de mystère, il m’explique qu’il attend exceptionnellement sur le bord de la voie, un client retardataire pour une séance curative, son cabinet se trouvant à deux pas. Il me lance un regard complice, et ajoute qu’il est très rare qu’il soit dans la rue à cette heure-ci. Amusée, je lève les yeux au ciel et me dis que le cosmos fait son tour de magie. Nos vibrations s’accordent immédiatement. Naturellement, nous entrons au cœur des choses. Le mouvement de la rue s’apparente à une danse exaltée et ahurissante. Avec un ton posé et un timbre grave, l’homme me confie qu’il détient un talent depuis son plus jeune âge, celui de déceler les couleurs de l’aura qui enveloppe chaque être. Il marque une pause, me perce de son regard intense et noir. Il initie le récit de sa vie avec une innocence qui appartient aux sages.

  • « Aussi loin que remonte mes souvenirs, j’ai toujours possédé le talent de voir l’invisible et ma sensibilité exacerbée m’a guidé dans cette voie. Ma famille avait un commerce de pierres précieuses. Il m’est apparu que les minéraux avaient le pouvoir de guérir. Ils possédaient des propriétés insoupçonnées. Je passais le plus clair de mon temps à toucher les pierres précieuses. J’avais le sentiment qu’elles me révèleraient leurs mystérieux secrets. A cette époque, je découvris qu’en me concentrant sur une personne, je pouvais voir son aura se dessiner autour d’elle comme l’auréole des saints. Je trouvais très vite mon chemin et aujourd’hui je suis guérisseur et guru. »
  • « C’est fantastique ! » dis-je excitée d’en savoir plus.
  • « Lorsqu’un patient me consulte, la première chose que je fais est de me concentrer sur lui, pour que m’apparaisse la couleur de l’aura. En fonction de cela, je définis le pourcentage d’énergies bloquées et quelles pierres sauront rétablir l’équilibre dans la vie de la personne et l’harmonie dans son corps. A l’aide de la date de naissance du patient, j’établis un calcul astrologique qui définit le jour et l’heure propice pour nettoyer et bénir les pierres, que la personne se devra de porter autour du cou contre son plexus solaire. »

Vasu Devi se tait. Je reste accrochée à son regard presque mauve, à ses mots alchimiques qui résonnent, à cette sensation mystique inattendue dans le chaos multicolore de la rue.

  • « Veux-tu savoir quelque chose sur toi ? » demande-t-il sur un ton théâtral.
  • « Pourquoi pas ? » je lui réponds en sachant déjà qu’il ne réussira pas à me convaincre.
  • « Allons dans mon cabinet, nous serons plus tranquilles ! »

Nous empruntons quelques venelles, pénétrons dans l’arrière-boutique d’une bijouterie, qui sert d’antre occulte. Nous prenons place dans le silence frais et magnétique. Un serviteur nous apporte un chai dans un petit service fleuri. Vasu Devi semble entrer dans la peau de son personnage. Il me contemple avec une fixité étrange. Sa voix grave rompt la quiétude du cabinet ésotérique. Comme un illuminé, il se lance dans un discours didactique. Il m’apprend que mon aura est d’une très belle couleur bleue, ce qui est très bénéfique et spirituel. Je le remercie humblement. Mais, je ne désire pas poursuivre la séance. Nous nous saluons chaleureusement. Je m’éclipse comme un papillon. Dehors le soleil frappe la poussière sale. Mon tuck-tuck m’attend pour me virée inconnue.

Pushkar

Sur les toits, dans un café, je contemple le paysage enchanteur. Une vue éperdue s’étire sur le lac. Les lumières semblent habitées de magie. Je fais la connaissance de Lala, un jeune et beau indou. Il vit ici, voit ce spectacle tous les jours et pourtant ne s’en lasse pas. Comme moi, il se nourrit de cette atmosphère délicieuse, empreinte d’un rare magnétisme.

Avec une voix de conteur, Lala me demande :

  • « Connais-tu la légende du lac sacré de Pushkar ? Le village saint de Pushkar est dédié au Dieu Brahma. Il y a bien longtemps, Lord Brahma, qui vivait dans une demeure céleste, se sentait triste de ne posséder sur terre, un lieu en son nom. Depuis le ciel, il fit une prière et jeta des fleurs sur terre pour souhaiter bonne chance au monde. Il offrit aussi une fleur de lotus, qui devait lui indiquer le lieu Saint où on allait le vénérer. La fleur délicate atterrit à l’actuel Pushkar. Sa chute légendaire créa le lac divin. Lord Brahma décida alors de créer un temple en son nom et descendit au bord des eaux, afin de faire un feu sacré. Comme le veut la tradition indienne, chaque nouvelle étape dans une vie est accompagnée d’un feu sacré. Le feu est un symbole de protection pour attirer chance et succès au commencement des choses. Cependant, pour réaliser cette cérémonie, la présente de son épouse était requise. Cette dernière se trouvant dans les cieux, Lord Brahma manda son fils de la chercher. L’heure était grave. La date de la cérémonie du feu sacré, calculée en fonction de la position des astres, ne souffrait aucune attente. Pour une raison ignorée, le fils s’appliqua à fâcher ses parents. Il délivra le message à sa mère et décida pour la réponse à son père, de créer un tissu de mensonges. Il apporta la nouvelle à Brahma que sa femme allait être en retard à la fête. Lord Brahma, le Dieu de la création, furieux d’apprendre ce fâcheux contretemps, demanda à Indra, le chef des Dieux, qui se promène toujours sur son éléphant, de lui trouver une seconde épouse pour réaliser la cérémonie protectrice de la création de son temple. Dans la précipitation, il prit femme et invita le panthéon des Déesses et des Dieux autour du lac pour la cérémonie du feu sacré. Du ciel, sa première épouse se demanda comment son mari pouvait initier la cérémonie sans elle et se dépêcha de rejoindre Pushkar. Effarée, elle découvrit une rivale. Elle décida de punir son mari infidèle, en lui lançant deux malédictions. La première fut qu’il n’y aura qu’un seul temple en Inde et sur la terre qui célébrera Brahma. La seconde, que les prières et les offrandes des milliers de pèlerins, se feront au lac. Douloureuse, elle gravit une montagne, quitta le monde et y médita pour apaiser sa peine. Depuis, lors du festival des chameaux, des milliers de personnes viennent à Pushkar, en mémoire au feu sacré de Brahma. Ils pensent que les Dieux et les Déesses seront présents pour la cérémonie au bord du lac mythique »

Mon visage se fend d’un sourire. Je remercie Lala pour cette légende initiatique. Je sors du café et arpente les berges.

Bundi

De la route, le village s’apparente à la vision d’un mirage bleuté. Il disparaît et apparaît sous les volutes blanchâtres de rais torrides. Adossé à une falaise qu’une forteresse surplombe, il brille sous la fournaise. Je trouve à me loger au bord d’un étang du nom de Nawal Sagar Tank, le réservoir d’eau de la cité. La vieille demeure comme tant d’autres, recèle de belles peintures traditionnelles autour de l’embrasure de la porte. Des fresques multicolores de princes et princesses, à dos de l’éléphant. Le jardin plonge sur le lac verdâtre et une paix brillante s’élève vers la grande muraille qui encercle le cœur de la cité. Quelques singes rouges et malins surgissent des toits et troublent cette quiétude d’un autre âge. Je grimpe sur une terrasse charmante et contemple le jour décliner délicatement sur les vestiges sublimes et abandonnés. Le beau palais de Maharajas étincelle de clarté sous les reflets oranges du soleil couchant tandis qu’une grosse lune sanguine grimpe jusqu’aux nues, comme sortie d’un conte de fée. Cette vision est d’une beauté inouïe et il me semble voguer vers l’ailleurs. Le lendemain, avant l’heure crépusculaire, je m’aventure au palais du nom de Garth Palace, construit de marbre blanc. Je me niche dans une alcôve d’ombre pour contempler la vue éperdue. Mon imagination s’envole sur les impressions surannées des siècles oubliés. Je pénètre dans le palais et découvre une chambre entièrement décorée de peintures figuratives illustrant la vie royale aux plaisirs raffinés. Je quitte le palais et poursuis l’ascension sur un chemin de pierres brûlantes jusqu’au fort de Taragarth. Des tribus de singes rouges grimpent ici et là sur les remparts comme s’ils prenaient d’assaut le fort immense et esseulé. Sur les hauteurs qui dominent la ville, un calme rare s’étire sur le ciel fauve. Parfois des chants inédits d’oiseaux verts et noirs se mêlent aux cris des singes et au bourdonnement des insectes, comme une douce mélopée de la nature. Je suis complètement seule au sein de cette forteresse délabrée où parmi les herbes hautes et les éboulis de pierrailles, on devine le faste passé d’une salle, d’une colonne, d’une peinture échappée à l’œuvre du temps. Une sorte de vibration claire me traverse comme si le silence autour se densifiait de mille sons muets d’une vie révolue. Je déambule avec lenteur dans cette vaste forteresse et chaque découverte me rappelle une sensation enchantée du monde de l’enfance. Petite, il n’y avait rien qui pimentait davantage mon cœur que de me perdre dans une vieille maison en ruines et d’imaginer ce qu’elle renfermait comme secrets et maléfices. Je me fais surprendre dans ma rêverie par un gros singe que je chasse à coup de bâton. Sur la muraille géante qui encercle le bâtiment, le soleil en chute semble déverser son coulis couleur de braise. Des familles de singes venues de la forêt y grimpent et savourent la caresse du crépuscule avec une langueur royale comme s’ils gouvernaient la cité ancienne. Ce moment semble m’appartenir comme un cadeau unique. Je regagne le village à la nuit pétillante d’étoiles. Les toits sont éclairés de guirlandes lumineuses et c’est un plaisir de savourer cette douceur dans le vent du soir. Le jour suivant, je me promène au bord du grand lac semé de nénuphars qu’une montagne dorée de soleil, borde. Un palais du nom de Sukh Mahal, trône sur les rives paisibles, comme aux temps anciens. Je pénètre la demeure qui ressemble à une maison de campagne royale et contemple la vue délicate sur le lac velouté. Le gardien me confie que nous nous trouvons dans le palais des plaisirs. Jadis les Maharajas, en compagnie de belles courtisanes, venaient s’y réfugier. J’imagine ces folles veillées. A la fin du jour, je regagne le marché animé de Bundi. Etrangement, j’y retrouve une touche africaine : la poussière des ruelles qui se soulèvent en nuage, le chaos des échoppes et les chèvres qui gambadent aux portes du désert. Des images de villages au Niger se superposent à celles du Rajasthan. Je crois percevoir une note d’une torpeur désolée, mêlée à une authenticité de mille ans. Comme le monde finit par se ressembler ! Le soleil rose inonde les maisons bleu-ciel. Les enfants caramel et semi-nus jouent à cache-cache derrière les tissus des boutiques. Les roulottes de fruits et de boissons allument leurs lampions et les vaches sacrées se couchent lascives dans la terre ocre.

Un matin, je fais la connaissance de Deepak, un jeune homme du village. Il me propose une virée à moto à la cascade géante. Il a le regard allumé et le sourire béat, aussi je me laisse entraîner dans l’aventure. Deepak me confie qu’il aime se ressourcer dans ce site magique, fait de fraîcheur et d’ombre. La moto file sous un soleil de plomb. Une fois sortis du village, nous roulons sur une piste étroite bordée d’acacias desséchés. Des champs secs et jaune-feu s’étirent à perte de vue comme un désert nu et aride. Parfois nous longeons quelques rizières ou des cultures de maïs, traversons des zones rocailleuses brillantes de chaleur et des villages poussiéreux fait de quelques cabanes autour d’une pompe à essence. Etonnement, nous sommes presque seuls, sur cette route de bitume boursoufflée de chaleur. Elle semble s’effacer au loin comme un mirage. Nous croisons des femmes qui portent de gros fagots d’herbe verte sur la tête, des chars à bœufs qui déambulent clopin-clopant, des hordes d’enfants qui partagent dans une mare d’eau brune et qui saluent notre passage. Une impression d’abandon colore ce paysage tanné de soleil. Nous faisons halte dans une échoppe du bord de route. Des vieux enturbannés à la mode râjasthâni fument un large shilom en jouant aux cartes et en crachant à terre, de temps à autre. Je me crois en voyage dans un monde oublié qui se serait soudain éveillé d’un long sommeil. Nous reprenons la route jusqu’au large plateau de roches rougeâtres qui s’étale au dessus des chutes fantastiques. Nous quittons la moto, arpentons la rocaille cuite de soleil puis empruntons les escaliers qui conduisent au bassin entouré de grands arbres. La grande cascade s’épanche des hauteurs avec une poésie magnifique. Je prends un bain de fraîcheur dans l’eau émeraude. Le son est hypnotique et je me perds dans la suave contemplation du paysage. Deepak allume une de ces cigarettes magiques pour s’envoler plus haut. Je ne l’entends plus pour quelques heures. La majesté des lieux semble me redonner des forces pour poursuivre mon périple.

Récit du mariage

A Bundi, je fais la connaissance de Raju, un jeune homme troublant, aux yeux doux et tristes. Le village est petit. Chaque jour, je passe et repasse devant sa boutique. Sur le toit, il vient d’installer pour les visiteurs, une terrasse avec deux tables. Il m’invite à me détendre à l’heure fraîche du crépuscule, après la fournaise de la journée. Son sourire est d’une mélancolie attirante. J’accepte l’offre avec joie. Nous gravissons les hautes marches et nous installons sur le toit. L’air rose et chaud du soir traverse la rambarde de bambous, dans un cliquetis musical. Des babouins, aux visages noirs nous guettent de l’extérieur de la terrasse. Le cadre est délicieux. Raju me sert une boisson au citron vert. Il me contemple avec un air teinté d’une lumière douloureuse. Je lui souris avec douceur. Je crois lire dans ses yeux, ce que son cœur renferme de tourments. Il ne semble pas sortir de cette d’illumination désespérée et je mettrais ma main au feu qu’il vit un chagrin d’amour, immense et déchirant. Je plonge un instant dans son regard sombre comme une nuit sans lune et demande : « Raju, dis-moi, qu’est-ce qui t’anime ? Tu as l’air d’une infinie tristesse. Ton regard me donne des frissons ! ». Une lueur brûlante et nostalgique passe dans ses yeux en amandes, comme si Raju attendait depuis plusieurs jours, ma question. Avec lenteur, il rassemble ses pensées. Puis la parole s’épanche, intarissable comme une rivière à la saison des pluies. Dans une émotion troublante, Raju m’ouvre les portes de son cœur. Le ciel du soleil couchant d’une couleur sanguine et cuivrée, nous enveloppe d’une aura ouatée.

  • « Je suis profondément malheureux. Je viens de perdre ma bien-aimée, Deepika. Une déchirure terrible me terrasse l’âme. Ma douleur est un puits sans fond. Rien ne peut guérir cette blessure, ni la raison ni le temps. Cet amour pourtant si noble, est considéré aux yeux des autres comme impossible. Je n’ai qu’une idée en tête, en finir avec la vie ! » « Raju, quelle histoire ! » dis-je effarée. Les frissons du soir m’enserrent le cœur. Le ciel vibre d’un feu vertigineux. Raju poursuit son récit comme la proclamation de son innocence. « Deepika, ma bien-aimée, et moi, avons vécu, durant cinq années merveilleuses, une liaison passionnelle et secrète. Nous étions très amoureux l’un de l’autre. Nous étions les amants les plus fous et les plus épris de toute l’Inde. Une profonde tendresse et un sentiment d’unité colorait notre idylle jusqu’au jour où … « 

Raju s’arrête net, son visage devient grave. Sa voix comme une longue plainte semble déchirer le ciel rosâtre. Je le regarde avec une compassion fraternelle et lui de respirer profondément comme s’il expirait les peines et les regrets. Il poursuit avec une lenteur intense. Je reste en apnée, suspendue à ce récit comme un tragédie grandiose.

  • « Notre amour était condamné et interdit car Deepika et moi n’appartenons pas à la même caste. Ma famille vient de la caste noble des bijoutiers, de ceux qui travaillent l’or et l’argent, de père en fils. Il était intolérable aux yeux de mon père, que j’épouse une fille de basse condition, dépourvue d’avenir. Un jour, transporté par l’amour sublime de Deepika, j’ai osé affronter mon père. Je lui ai sincèrement avoué mon amour profond pour elle, et qu’il était vital pour moi qu’elle devienne ma femme. Mon père était furieux, je le sentais bouillir à l’intérieur. Pour lui, mon discours était une aberration et mon hypothétique mariage tout simplement impensable, aux yeux de notre famille. J’ai protesté, il a voulu lever la main sur moi. Je suis parti très en colère. Puis, Deepika et moi, nous nous sommes enfouis pour nous aimer en cachette et nous marier en secret. Cependant mon père, qui est un homme très influent, nous a fait rechercher par la police. Très vite, nous nous sommes fait arrêter, j’ai été jeté en prison et Deepika, ramenée de force chez elle. Son père, pour la protéger de ces péripéties malencontreuses, a arrangé son mariage le jour suivant. Quel désastre de perdre la femme de sa vie, son unique amour. Lorsque j’ai revu mon père, je lui ai parlé avec une froideur irrémédiable. Je lui ai confié qu’il venait de briser d’un claquement de doigt, mon bonheur et mon destin. Je l’ai regardé droit dans les yeux. Je lui ai juré jamais de ne jamais prendre femme, pour le reste de mon existence. Depuis, je ne lui adresse plus la parole. Chaque jour nouveau ressemble à l’enfer sur terre, je souffre à m’en rompre l’âme. Je n’ai qu’un seul souhait, mourir, me délivrer de ces maux, nos cœurs brisés qui jamais plus ne connaîtront la félicité ! ».

Raju plonge ses yeux brulants dans les miens. Je lui prends la main tendrement. Ensemble, nous versons quelques larmes comme une délivrance, dans le silence bleuté de la nuit qui se lève. Doucement, je soliloque pour apaiser son chagrin et lui donner une lueur d’espoir. Je parle d’instinct dans un flot. Raju m’écoute immobile. Nos mains se serrent, nos lèvres s’animent d’un sourire, nos larmes sèchent dans le vent du soir. Nous restons là, comme lovés dans le silence qui suit une puissante parole, salvatrice. Le temps semble étirer l’instant exutoire comme un rituel. Le ciel nappé d’étoiles brillantes se déroule comme un papyrus. Nous nous serrons fort avant de nous quitter.

A travers le Gujarat

En route vers Bombay

Ma dernière escale au Rajasthan est le Mont Abu, un village niché sur le sommet d’une montagne sacrée qu’une nature époustouflante entoure. Je gravis des dizaines de marches pour atteindre des temples construits sur des pics, fait sonner de grosses cloches à la porte du vide, pénètre des autels dans des grottes habitées par des Sâdhus, déambule sur des plateaux de roches à la fenêtre du ciel. A la nuit, je traverse le village décoré et bruyant comme une fête foraine, visité par des milliers de voyageurs indiens, puis reprends la route vers le Gujarat. Le bus file sur une piste cuite de soleil, bordée de rizières, de champs cultivés, de mares vaseuses où pataugent des buffles, des enfants rieurs et des laveuses de linges. La route traverse de larges rivières blanchies de chaleur, longe des mosquées vertes, des temples roses, et des villages chaotiques, inondés de poussière. Un soleil géant, comme un feu dans le ciel, semble nous suivre jusqu’à la fin du jour. Le paysage, d’un ailleurs poétique, s’étire jusqu’à la nuit. Je découvre Patan, une petite ville locale aux maisons coloniales et délabrées, dont les peintures passées et recouvertes de mousse recèlent un charme suranné. Je marche dans des ruelles peuplées de curieux qui me contemplent bouche bée, comme si je venais d’une autre planète. Et tente de trouver mon chemin parmi une foule dont pas une seule personne ne parle l’anglais. Au hasard d’un lacet, je découvre ébahie, un merveilleux temple Jaïn aux colonnes de marbre blanc, sculptées de mille figures de Déesses dansantes et d’animaux enchantés. Je pénètre dans une niche à la porte d’argent, où repose dans l’ombre bleue, une statue laiteuse en position de lotus. Ses yeux comme des amendes d’argent semblent lancer des éclairs. Je poursuis la route plus au sud, jusqu’à Junagadh, une cité ancienne, aux vestiges oubliés et charmants. Une ruelle de marché conduit jusqu’à une forteresse abandonnée, entourée d’une longue muraille recouverte de végétation. Cet édifice médiéval délabré par les âges, offre une quiétude impressionnante, aux portes de la ville saturée d’embouteillage et de pollution sonore. Sous le faîte des grands arbres, on n’entend que le chant des grillons, la musique des oiseaux et la langue des singes. Je saute dans un rickshaw. Il me conduit sur une piste cahotante à travers les rues, bordées de bâtisses vieillottes et merveilleuses, vers un temple construit au bord d’une rivière et une mosquée scintillante de mille couleurs. Mon périple indien s’achève avec un voyage dans un train bondé jusqu’à Bombay. Une infinité de regards me dévisagent comme autant de mystères que je ne saurais déceler. Ce chapitre d’une mystique solitude se termine dans une belle simplicité. Une douce aventure m’attend, celle de voyager avec mon fiancé.

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