Fragments d’un errance merveilleuse, HONDURAS

HONDURAS

L’île d’Utila

Un drôle de signe

Utila est une petite île paradisiaque dans laquelle je débarque en bateau de la côte. Seule la baie est habitée. Des pontons trempent dans les caraïbes, mais plus loin, bien au-delà de mon regard, s’étendent à perte de vue, les mangroves et la végétation tropicale qui rendent l’île inaccessible.Je marche au bord de l’eau en zigzague entre les pilotis, les carrés de sable, et les barques échouées car ici il n’y a pas vraiment de plage.La fraîcheur de silence et d’ombre est délicieuse par cette heure matinale. Je me baigne alors que le jour pointe son nez.

Surgit de nulle part, un couple, une belle autochtone et son mari d’origine africaine. Ils viennent à moi comme si nous nous connaissions et très naturellement nous parlons de voyage, de l’Afrique.

Je continue ma promenade par un petit sentier de terre rouge qui serpente dans la forêt jusqu’à rejoindre l’autre versant de l’île. Quelques vaches coupent mon chemin.

La plage est nue comme une terre d’exil. En toile de fond, les montagnes infiniment vertes dorment sous des écailles de soleil. Elles brillent sous les fumées des feux de forêt qui se mêlent aux blêmes nuages. Des vapeurs de brume forment un voile tendre qui descend jusqu’à la terre.La lumière anémique qui glisse sur le décor est à couper le souffle. La grève vierge, qui du fond de l’horizon se confond aux mangroves, est peuplée de troncs morts d’une blancheur aveuglante qui rappelle l’écume. Les récifs fossilisés aux reflets anthracites forment une fine barrière entre le ressac et les bassins turquoise.C’est un champ de plantes aquatiques calcinés par l’érosion et les milliers d’années.Sur ces pierres, des familles de crabes déambulent dans un cache-cache incessant. Le soleil quadrille l’eau de mosaïques de lumière.Il n’y a que du silence derrière le chant des vagues et qu’un seul mouvement, celui des flots en boucle, comme les cercles d’air que tracent les aigles dans le lointain.

Je pense à ce couple qui avait l’air si heureux de me retrouver.

Ils m’accompagnent par l’esprit jusqu’à mon retour au village. Poussée par une force inexplicable, je prends une impasse au hasard pour me rendre vers la baie. De jolies maisons de bois multicolores attirent mon attention. De l’une d’elles, j’entends une voix qui m’appelle.

Elle m’invite à me reposer sous le patio que des manguiers encadrent. Je me retourne surprise et je découvre avec joie, la femme rencontrée ce matin, Térésa.Du balcon, son mari, Jean, me fait de grands signes.

Nous prenons place à l’ombre dans la douceur du « hasard ».

– « Le destin fait bien les choses, dit Jean, car nous voulions te parler ! Lorsque nous t’avons rencontré ce matin, venant de nulle part, du bout de l’île, avec tes pagnes africains, cela m’a fait l’effet d’une apparition, chargée de sens, car ma mère en portait de semblable toute sa vie. Elle vivait en Afrique et vient de décéder ce matin même. Alors de te voir, avec ces vêtements, à l’instant même de sa mort, m’a semblé un signe de l’au-delà, comme si l’esprit de ma mère vivait à travers toi.

C’est sans doute lui qui t’a fait apparaître ce matin du néant -car je ne t’ai pas vu arriver- et qui t’a conduit jusqu’à nous, maintenant. C’est curieux, tout de même, comment as-tu deviné où se cache notre maison parmi tant d’autres ? »

  • « Tu nous as retrouvé, tu dois avoir des pouvoirs », lance Térésa dans un rire généreux.

Un silence d’émotion nous caresse. Ils me contemplent étrangement. Je suis si émue que je ne trouve rien à répondre. Mes pensées se bousculent. Dans une tirade qui sort comme un jet, je réponds que des forces nous régissent, que chaque être humain possède des pouvoirs s’il suit les inclinations de son âme d’instant en instant comme la danse des vagues.Nous sommes tous des acrobates qui dansons dans la lumière de la scène mais qui parfois oublions nos partenaires. Alors nous gesticulons seuls, comme des marionnettes, sous le chapiteau de la vie sans penser que chacune de nos respirations, chacun de nos pas influence les autres.L’humanité est un mandala géant fait de mille sables colorés et s’il manque, ne serait-ce qu’un grain de sable, toute l’harmonie de l’œuvre, l’équilibre subtil s’en trouve bouleversé.

Le vent se lève, fait chuter quelques mangues.Nous demeurons muets comme des spectateurs.Du balcon, nous voyons des enfants se précipiter sur les mangues à terre.Mes amis m’invitent à déjeuner.

Vous êtes mon cadeau, dis-je, car vous m’avez offert une singulière histoire.Ils m’embrassent avec fougue.

Je prends la route violette de la fin du jour. Le ciel se déchire comme une gouache et se déverse sur les pilotis roses. Le vent semble faire naître un ciel étoilé comme le décor peint d’un opéra. Des musiques ethniques s’élèvent des bars des bords de l’eau dans une plaisante cacophonie. Je rêve éveillée à l’image de cette journée. J’aime le « hasard » comme la lumière.

Sur la route

Le Présage du Paillon

A Utila, j’appris le présage du papillon, Depuis, je le vois partout, il semble se multiplier, m’escorter sous maintes formes, croiser ma route comme un clin d’œil du destin. J’en ai vu des bleues brillants comme des laques asiatiques dans la cascade de Copàn, de jaunes mouchetés entre les mangroves de Miami, de gris-acide dans la jungle du lac Yohoa, d’autres aux couleurs terre-brûlée, s’envoler des plantations de café de la montagne Macaw, ou d’autres encore, de couleurs ciel, butiner les fleurs exotiques devant la demeure des perroquets.

Et toujours, ces messagers de bonne fortune, ces symboles vivants d’abondance, voletaient autour de moi, avec légèreté, pour me montrer le chemin comme les gardiens d’un monde merveilleux dont j’étais l’invitée du jour. Alors, j’ai fini par les attendre, les espérer, pour me laisser surprendre. Un fragile battement d’ailes sur la pierre que je touchais, la branche que je bousculais, la fleur que je caressais. Ils apparaissaient comme un leitmotiv, une promesse de félicité. Je me souviens, les avoir remerciés comme des anges, ces petits esprits qui voyagent entre deux mondes, celui céleste, des ancêtres et déités, et celui terrestre, des forêts et des hommes. Alors, ils finirent par occuper toutes mes pensées.  Tant et tant qu’ils apparurent dans mes rêves. Ma vie oniriqueen était pleine. J’étais heureuse car le signe était bienfaisant.

Un matin, je fus éveillée par une forte impression du songe de la nuit. Il me semblait avoir réellement vécue la scène et je n’envisageais pas encore qu’elle eût été rêvée.

Nous étions, ma mère, ma sœur et moi, confinées dans une petite voiture et je ne sais pour quelle raison, nous ne cessions de rire. Ma mère, qui était à l’avant et se tordait en deux avec un rythme répétitif, agitait une paperasse comme un éventail. Quand soudain, surgit de nulle part, un somptueux papillon d’un bleu velouté aux reflets d’argent qui se posa sans hésiter sur l’épaule dénudée de ma sœur. Un silence d’enchantement nous gagna. Nous contemplions avec fascination ce petit miracle venu nous révéler quelque chose. Le film s’arrêta ainsi interrompu avant la fin de la séance.

Je reposais longtemps dans la fraîcheur du jour. Ce rêve avait un sens et il était venu me raconter une histoire dans une langue à déchiffrer comme une énigme. Je partis au Nicaragua, le cœur léger.

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